Paris, Je t’Aime, Mais Tu Me Fiches Le Cafard

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Paris, Je T’Aime, Mais…

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Parfois, être un Américain à Paris semble le plus grand cliché du monde.  J’habite ici depuis sept mois et je tombe encore en extase devant les parcs, les marchés, le fromage (mon Dieu, le fromage !).  Je me plains de la bureaucratie comme si tout bureaucrate français ne visait qu’à me persécuter personnellement, et je fais mes pèlerinages à Hemingway et aux lieux fréquentés par (Henry) Miller.  On dirait que chaque grand Américain a eu une expérience parisienne de quelque sorte (voir le livre et la vidéo « Barbie : un Conte de fée de mode », surtout si vous projetez de déménager à Paris avec un enfant de presque quatre ans).  Des fois, ça suffit pour me donner envie de me mettre le doigt dans l’œil, sauf qu’alors je ne pourrais pas regarder passer les gens à mon café préféré.

Le seul lieu commun qui dépasse celui d’être un Américain à Paris est de prendre cela comme sujet d’essai.  Mais, comme le prouve Jorge Luis Borges, le fait de répéter les contes peut les rendre plus convaincants.  Avec cette idée, j’ai téléchargé mon premier livre électronique sur le Kindle de mon mari pour lire Paris, Je T’aime, Mais Tu Me Fiches Le Cafard par Rosencrans Baldwin.  C’est l’histoire d’un Américain qui passe un an et demi à travailler dans une agence de publicité aux Champs-Elysées.

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Anna Kushner à la librairie de linconne

Tout comme Baldwin, quand je venais d’arriver j’ai superposé un Paris imaginé auparavant sur le vrai Paris.  Mon père avait vécu à Paris pendant l’année révolutionnaire de 1968, ayant quitté son Havane natal sans vrais projets pour ce qui allait suivre.  C’était pour lui une époque de possibilités illimitées, ce qui l’a fait parler plus tard de Paris comme on pourrait regretter le grand amour qu’on a perdu.  A la différence de Baldwin, je n’ai jamais travaillé dans un bureau français, et je n’ai aucune expérience directe non plus des intrigues dans les bureaux  français. C’était là le leurre qui m’a fait passer au-delà de quelques phrases lourdes et maladroites à la première page de mon écran, telles que :  « Le soleil au-dessus de Paris était une clémentine de mi-juillet. » et « Pendant trois heures, j’ai fait des grimaces à un laptop, en essayant de déchiffrer le fonctionnement du système e-mail. »  Sûrement ce survivant d’une agence publicitaire française cherchait à me dépister pour que je me sente assez intriguée pour continuer à lire.  Vers le septième chapitre, le chemin s’est aplani et le style a pris un rythme plus naturel.

Quand il n’errait pas à travers « des nuits humides à Paris, qui n’étaient que noires et étincelantes, »  Baldwin écrit des textes de brochures au sujet de l’allaitement et espère empêcher sa femme Rachel de faire une crise de nerfs à cause des travaux incessants qui se passent des quatre côtés de leur appartement.  Il essaie de comprendre un système qui, à la fois, le confond avec la question, « A qui donner la bise le matin ? » et le récompense d’être étranger en lui donnant une promotion :  travailler sur un compte de luxe.

Ses histoires de la vie de bureau à Paris sont amusantes, et ses personnages valent un drame ou un sitcom à la télé.  Leur pathos est tout à fait français ; ce fait suffit à bien enraciner géographiquement le livre.  Baldwin y rajoute son propre pathos, quand il reflète sur le débit d’un collègue ,  « Cela m’a rendu un peu mal à l’aise, l’anglais de Pascal.  Est-ce que mon français paraissait aussi nu et vulnérable ? »

Cependant, malgré les nuits blanches passées à l’agence et les obstacles sans fin érigés par la bureaucratie française, je n’ai pas trouvé un Paris tellement déprimant dans le livre de Baldwin.  Il passe ses loisirs à glisser de fête en fête d’expatriés, de parc en parc, de restaurant en restaurant.  Tout cela comme pour ancrer le livre plus fermement dans Paris, bien qu’il ne décrive que rarement les repas.  Dans un passage, Baldwin pense,

« Habitant un pays qu’on vous avait prêté, il y avait plein de moments de reconnaissance.  Les ponts brillaient, les caissières souriaient.  La fille à la pâtisserie prenait une minute de plus pour emballer votre éclair comme si c’était un cadeau pour le roi.  Mais quand vous ne saviez pas dire en français, « Merde, j’ai oublié mon portefeuille, »  n’importe quel moment pouvait tomber à l’eau.

Je continuais à cliquer sur les écrans de Paris, Je t’aime, Mais Tu Me Fiches Le Cafard, attendant le moment où tout allait se gâter, mais il n’est jamais arrivé.  En fait, ce qu’il y avait de plus catastrophique était le divorce bien public de Sarkozy, qui s’est passé pendant que Baldwin était à Paris, et même celui-là gagne Carla Bruni en fin de compte.  Quant à lui, Baldwin vend son premier roman, boit une bouteille de champagne à 130 euros pour célébrer, et démissionne de son poste à l’agence avant de rentrer aux Etats-Unis.  Le livre se termine donc de façon optimiste.

Toute longue période de vie urbaine finit par accumuler des faits qui usent peu à peu l’esprit, laissant à la fin le cœur meurtri et les nerfs tendus.  Cela peut arriver aussi bien à Paris qu’à New York ou Londres ou São Paolo.  Il est certain que cela peut repousser les mêmes qui ont débarqué émerveillés dans ces villes un an, cinq ans ou dix ans auparavant. Pourtant, en ce qui concerne Baldwin, son amour pour Paris ne ternit pas visiblement avec le passage du temps.  Jusqu’à ses derniers moments dans la ville des lumières il écrit, « On devrait avoir un nom pour le syndrome qui a lieu quand vous êtes encore à Paris, et déjà il vous manque. »  Sa plus grande malaise semble surgir d’un autre mal souvent cité :  la routine quotidienne.  Dans ce sens, Paris, je t’aime, mais tu me fiches le cafard ajoute en fait un nouvel aspect à la narration de l’écrivain américain à Paris.  Mais je me demandais toujours quelles étaient les pensées et les émotions négatives envers la ville que Baldwin n’a pas exprimées.  Peut-être si je me trouvais à côté de lui à un dîner parisien, mais qui veut inviter la déprime avant qu’on ne serve le Brie de Meaux ?

Anna Kusher a traduit les romans The Halfway House de G. Rosales, Jerusalem de Gonçalo Tavares,  The Autobiography of Fidel Castro de Norberto Fuentes, et The Man who loved Dogs de Leonardo Padura.  Elle habite à Paris et—coeur d’artichaut—donne sincèrement une feuille à diverses villes, dont Lisbonne, Havane, Marseille, et Philadelphie.

L’article a été traduit par Mary Farrell.

 



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